Longtemps perçue comme une menace périphérique, la criminalité organisée semble en passe de s’imposer aujourd’hui comme un risque majeur pour les entreprises opérant en France et à l’international. Fraude, corruption, atteintes aux droits humains : les modes opératoires des réseaux criminels se diversifient et ces derniers tentent de s’immiscer dans les chaînes de valeur globales comme dans les circuits économiques locaux. Dans ce contexte, le Cercle d’Éthique des Affaires a organisé le 14 janvier 2026 une conférence exceptionnelle dédiée à un sujet désormais identifié comme prioritaire par l’Agence Française Anticorruption.

Un phénomène d’ampleur

De 20 à 100 000 euros. Ce sont les sommes perçues par un groupe de huit dockers, jugés à Lille en 2019, pour avoir aidé à faire sortir discrètement 337 kilos de cocaïne des entrepôts d’un des plus grands ports européens. Déjà à l’époque, les montants paraissaient appartenir à la « fourchette basse ». Or, depuis, tous les voyants qui peuvent servir à appréhender le poids de la criminalité organisée, des actes par nature dissimulés, tendent à démontrer un accroissement inquiétant du phénomène.

Concept au contours flous et mal définie, la criminalité organisée ne se restreint pas au seul narcotrafic et couvre également les escroqueries complexes ou montages financiers frauduleux. Néanmoins, l’essor du narcotrafic en France ces dernières années conduit à étudier particulièrement cet aspect du problème.

Selon une étude de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives publiée le 8 décembre 2025, le marché de la drogue dans l’Hexagone représentait en 2023, environ 6,8 milliards d’euros, soit trois fois le montant estimé en 2010. Cette explosion repose principalement sur l’essor du marché des psychostimulants au premier rang desquels, la cocaïne. Son prix au détail, en constante baisse, traduit son accessibilité renforcée que confirme par ailleurs le bond des saisies – passées, en France, de 3,7 tonnes en 2002 à 53,5 tonnes en 2024. A l’échelle européenne, sur les 500 tonnes de drogues saisies en 2022 par les douanes, 50% était de la cocaïne. Confirmée par plusieurs études, la grande diversification du profil des usagers – au-delà des milieux sociaux urbains favorisés et du cadre festif – complète ce tableau.

Dans ce contexte, forts d’une puissance financière nouvelle, certains groupes criminels cherchent « délibérément à instaurer un rapport de force avec l’État », selon une note confidentielle de la Direction Nationale de la Police Judicaire rendue publique par la presse en mai 2025, qui s’alarme particulièrement de la progression récente des règlements de compte liés au narcotrafic. Par ailleurs, la nécessité de blanchir des sommes importantes rend désormais le risque d’une contamination de l’activité économique légale par des groupes issus de la criminalité organisée, aussi probable que préoccupante.

Les entreprises face à une menace nouvelle

Est-ce possible de parler dès lors d’une emprise mafieuse à l’image de celle exercée par la ‘Ndrangheta calabraise ? Pas encore, si l’on en croit les magistrats spécialisés interrogés par le Cercle qui n’observent pas en France, pour le moment, une emprise systémique suffisante des groupes criminels sur les décideurs publics et acteurs privés pour l’affirmer. Mais le risque ne saurait néanmoins être balayé d’un revers de la main.

Pour ce qui est du secteur privé, de nombreuses tentatives de corruption, manipulation, chantage ou extorsion ont déjà pu être observées à l’encontre de salariés ou dirigeants d’entreprises.

Plusieurs scénarios de risques co-existent, et si certains secteurs d’activité sont jugés plus critiques que d’autres, les différents intervenants lors de la conférence organisée le 14 janvier 2026 par le Cercle d’Éthique des Affaires, ont rappelé qu’aucun ne saurait se considérer comme immune.

En effet, ils permettent à des marchandises illégales d’être déplacées, les salariés d’opérateurs de ports, d’aéroports, transporteurs et logisticiens apparaissent comme des cibles privilégiées de corruption, que leur missions soient de communiquer des informations sensibles, d’avertir sur les mesures de sécurité inopinées, de fermer les yeux sur certains chargements, d’en déplacer d’autres, etc.

Plus largement, tous les secteurs possédant des marges commerciales importantes tout en ayant des structures de coûts possiblement opaques, permettent de blanchir les profits, sécuriser les revenus et diversifier les activités sont concernée : construction, nettoyage, sécurité, distribution, restauration, transport et stockage, centres de santé ou encore… production musicale, comme le met en lumière l’enquête choc des journalistes  Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine dans leur ouvrage « L’empire », paru en octobre 2025, et qui révèlent l’étroitesse des liens entre certains rappeurs, majors réputées et membres de la criminalité organisée.

Une mécanique d’emprise et de prédation qui peut prendre différentes formes : avance de trésorerie au moyen de liquidités, mise à disposition d’une main d’œuvre servile, chantage ou corruption de salariés pour obtenir des informations ou des décisions permettant de décrocher des marchés, voire demain prise en charge des frais de formation ou recrutements de futurs « insiders ». Victimes ou infiltrées, les entreprises peuvent également être concurrencées de façon déloyale par des entreprises dépendantes de l’argent du blanchiment, pratiquant des prix très bas et qui ne respectent pas les exigences légales, sociales, fiscales et environnementales qui reposent sur leur homologues.

Un cadre réglementaire en évolution rapide

Le trafic de drogues ne connaissant plus de frontières, il est possible d’observer une tendance mondiale à l’affermissement de la lutte contre les acteurs y prenant part. Ainsi l’Union Européenne, a assuré vouloir particulièrement renforcer la sécurité portuaire – la Commission proposant en décembre 2025, une nouvelle stratégie et un plan d’action pour lutter contre le trafic de drogues.

Par ailleurs la lutte contre le blanchiment de capitaux liés au trafic de drogues semble également s’intensifier – aux Etats-Unis plusieurs institutions financières mexicaines ont ainsi été ciblées par le Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN) dans ce cadre, tandis que, de l’autre côté de l’Atlantique, l’Union Européenne a célébré, le 1er juillet 2025, le lancement de l’Anti-Money Laundering Authority (AMLA), chargée d’harmoniser une règlementation qui semblait jusqu’alors trop hétérogène au sein de l’Union.

En France, le Parlement français a définitivement adopté, le 13 juin 2025, la loi visant à « sortir la France du piège du narcotrafic ». Inspiré par la structure du Parquet National Financier, le texte institue le Parquet national anticriminalité organisé (PNACO), entré en fonction le 5 janvier 2026. Comptant actuellement 16 magistrats le PNACO est en charge des affaires de criminalité organisée ayant un critère de très grande complexité et coordonnera la lutte contre cette dernière à l’échelle nationale.

Enfin, l’Agence Française Anticorruption (AFA), qui entre dans sa dixième année d’existence semble désormais considérer le risque corruptif lié à la criminalité organisée comme prioritaire. Ainsi, dès juillet 2025, l’Agence a, aux côtés de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) lancé un appel à la vigilance sur le risque de corruption privée par des réseaux criminels de personnes physiques ayant accès à des informations privilégiées leur permettant de réaliser ensuite des délits d’initiés sur les marchés financiers.

Depuis la publication du plan national pluriannuel de lutte contre la corruption 2025-2029, le 14 Novembre 2025, cette orientation semble désormais prioritaire – un quart des 36 mesures du plan étant dédié à prévenir la corruption en lien avec la criminalité organisée. Ces mesures visent à mieux comprendre et identifier les risques émergents et les modes d’action de la criminalité organisé, mieux identifier également les potentielles cibles de corruption – agents publics et salariés, renforcer les dispositifs de prévention dans les ports et aéroports et sécuriser les fichiers de l’État les plus sensibles à cet égard.

Si une attention particulière est donc portée aux ports et aéroports, l’avertissement lancé par l’Agence Française Anticorruption par la voie de son sous-directeur, Mathieu Kahn, est clair : « aucun secteur d’activité ne saurait se considérer comme immune à ce risque ».

Adapter les dispositifs en pratique

Pour les acteurs qui sont exposés au risque, le risque de criminalité organisée se superpose aux risques de corruption privée déjà identifiés dans la cartographie des risques. Pour mettre à jour de façon pertinente ce dispositif, il convient donc d’identifier les populations à risques en fonction des différents scénarios auxquels pourraient être confrontée l’organisation.

A cet égard, force est de constater que si certaines populations de « cols blanc » demeurent à risque – direction des achats, direction informatique, direction financière, ou plus largement, population détenant des informations monnayables – les « cols bleus » et populations opérationnelles peuvent également l’être.

Une fois identifiés les emplois les plus sensibles, les entreprises les plus avancées dans cette lutte mettent en avant la nécessité de sensibiliser très proactivement à ces enjeux, en partageant le cas échéant des cas pratiques anonymisés et en insistant sur les risques personnels, professionnels et, le cas échéant, pénaux que les salariés encourent en se liant avec des individus ou des organisations issus de la criminalité organisée. Lorsque cela est possible et semble pertinent, certaines entreprises explorent par ailleurs la possibilité de fixer, sur certains postes sensibles, des montants de rémunération qui diminuent la tentation de revenus complémentaires occultes.

Par ailleurs, il convient d’offrir aux salariés les moyens de rapporter en toute confiance et confidentialité des situations qui pourrait mettre l’entreprise à risque. Dans ce contexte, la robustesse des lignes d’alerte et des processus d’enquête apparait clef. A ce titre, il est recommandé de laisser ouverts ces canaux aux salariés qui pourraient être victimes de chantage – par exemple du fait d’une consommation personnelle de drogues – y compris lorsque des premiers faits de compromission pourraient leur être reprochés.

Les experts invitent par ailleurs les entreprises à exercer auprès de leurs fournisseurs et sous-traitants, une vigilance renforcée afin de s’assurer que ces derniers ne soient pas sous emprise directe ou partielle d’organisations liées à la criminalité organisée. Cette précaution semble rejoindre celle prescrite par le devoir de vigilance dans la mesure où elle peut également permettre de lutter parfois contre du trafic d’êtres humains ou des atteintes à l’environnement. A ce titre, un récent de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC), met en lumière le rôle central et les liens tenus qui existent entre criminalité organisée, corruption et traites d’êtres humains.

Enfin, des contrôles internes ciblés et opinés sont à recommander pour s’assurer par exemple de la conformité des accès à certaines informations ou lieux sensibles ou de la bonne concordance des circuits de paiement et des RIB – de nombreuses organisations criminelles soldant leurs dettes grâce à de discrets mécanismes de compensation.

Face à une menace qui devrait s’accentuer dans les années à venir, les entreprises sont désormais invitées à considérer ce risque, longtemps considéré comme périphérique, d’une façon plus méticuleuse. Dans ce contexte, le Cercle d’Éthique des Affaires entend permettre à ses membres d’identifier les scénarios de risque comme les meilleures réponses à y apporter grâce au partage, en toute franchise et confidentialité, des meilleures pratiques et difficultés communes rencontrées.

Crédit photo : Andrii YalanskyiIstockphoto.com

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